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Nous vivons dans un monde de réactions. Une critique au bureau, un embouteillage imprévu ou un proche qui ne répond pas à nos attentes, et voilà que notre paix intérieure s’évapore. Nous nous sentons victimes des circonstances, emportés par un flot d’émotions que nous ne maîtrisons plus. Pourtant, il existe une alternative : le Yoga de l’Objectivité. Loin d’être une discipline physique, il s’agit d’une posture mentale qui nous permet de rester ancrés au milieu du chaos.

La métaphore du roseau : l’art de plier sans rompre

L’une des leçons les plus fondamentales de cet enseignement nous vient de la nature. Imaginez une tempête violente s’abattant sur une plaine. On y trouve un chêne massif, fier et rigide, et un humble roseau au bord de l’eau. Le chêne oppose une résistance farouche au vent ; il lutte pied à pied. Mais si la rafale est trop forte, ses racines cèdent ou son tronc se brise. Le roseau, lui, ne résiste pas. Il plie. Il accompagne le mouvement du vent jusqu’à effleurer le sol. Une fois la tempête passée, il se redresse, intact.

Être objectif, c’est devenir ce roseau. La rigidité mentale — nos « je veux », nos « il faut absolument » — est ce qui nous fait souffrir. Lorsque nous refusons la réalité d’une situation désagréable, nous créons une friction interne qui finit par nous briser. L’objectivité consiste à « plier » intérieurement, c’est-à-dire à accepter la présence de la situation telle qu’elle est, pour mieux s’en relever ensuite.

Qu’est-ce que l’objectivité réelle ?

L’objectivité est souvent confondue avec l’indifférence ou la froideur. C’est une erreur de perspective. L’objectivité, c’est la capacité à voir un objet, une personne ou un événement sans y ajouter nos projections personnelles.

Prenez l’exemple d’un scorpion. Si vous le voyez simplement comme un animal doté d’un dard pour sa survie, vous êtes objectif. Vous restez prudent, mais vous n’êtes pas en colère contre lui. En revanche, si vous vous dites : « Ce scorpion est méchant, il ne devrait pas exister, il gâche ma journée », vous tombez dans la subjectivité. Vous projetez une valeur morale sur un fait biologique.

Le monde nous offre ce qui est « donné » (Īśvara-srṣṭi). La pluie qui tombe le jour de votre mariage est un fait météorologique objectif. Votre déception et votre colère sont des couches subjectives que vous ajoutez à la réalité. Le Yoga de l’Objectivité nous invite à réduire l’écart entre le monde réel et le monde que nous nous construisons dans la tête.

La Poupée de Tanjore : l’équilibre dynamique

L’idéal n’est pas de ne jamais être touché par les émotions — ce serait inhumain — mais de savoir revenir à son centre. C’est ici qu’intervient l’image de la poupée de Tanjore. Ces poupées traditionnelles ont une base arrondie et lestée. Si vous la poussez, elle vacille, elle oscille d’avant en arrière, mais par la force de son centre de gravité, elle revient infailliblement à sa position verticale.

La sagesse consiste à posséder ce « centre de gravité » intérieur. Dans la vie, nous allons inévitablement être poussés par le deuil, la perte ou l’échec. Nous avons le droit de vaciller. Nous avons le droit de ressentir de la tristesse ou de la frustration. Mais l’individu qui pratique l’objectivité utilise sa compréhension de la réalité pour ne pas rester bloqué dans l’oscillation. Il revient à sa verticale. C’est ce qu’on appelle l’équanimité (Samacittatvam) : une disposition d’esprit égale face au plaisant et au déplaisant.

L’ordre des « variables cachées »

Pourquoi est-il si difficile d’être objectif ? Parce que nous souffrons d’une illusion de contrôle. Nous pensons que si nous planifions tout parfaitement, les résultats doivent suivre. Pourtant, la réalité est régie par d’innombrables « variables cachées ».

Considérez l’action d’un agriculteur : il choisit la meilleure graine, prépare le sol et arrose. Ce sont ses variables connues. Mais la météo, les parasites ou l’économie mondiale sont des variables qu’il ne contrôle pas. L’objectivité nous enseigne à donner le meilleur de nous-mêmes dans l’action, tout en acceptant avec calme le résultat, quel qu’il soit. Si nous comprenons que le résultat n’est pas seulement le fruit de notre volonté, mais celui d’un ordre universel complexe, nous nous libérons de l’anxiété et de la culpabilité.

Pratiquer l’objectivité au quotidien

Comment cultiver cette psychologie au milieu du stress moderne ?

  1. Reconnaître les faits : Devant une situation stressante, demandez-vous : « Quels sont les faits bruts, sans mon interprétation ? »
  2. Accepter le « donné » : Dites-vous que la situation présente est le résultat de lois universelles (psychologiques, physiques, sociales). Elle ne peut pas être différente de ce qu’elle est à cet instant précis.
  3. Observer le vacillement : Quand vous sentez la colère ou l’angoisse monter, observez-vous comme un témoin. Dites : « Mon esprit vacille », au lieu de « Je suis détruit ». Cela crée l’espace nécessaire pour que la poupée revienne à sa base.

Conclusion

L’objectivité est une forme de respect envers la réalité. En cessant de lutter contre ce qui est, nous économisons une énergie mentale colossale. Cette énergie peut alors être utilisée pour agir de manière juste et efficace. En devenant à la fois le roseau qui plie et la poupée qui se redresse, nous découvrons que la paix ne dépend pas de l’absence de tempête, mais de notre capacité à rester debout en son sein.


Inspiré de : Yoga of Objectivity par Swami Dayananda Saraswati