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Après avoir stabilisé notre posture émotionnelle grâce à la métaphore du roseau, le chemin vers l’objectivité nous invite à une exploration plus profonde : l’examen de la nature même des objets et des situations qui nous entourent. Pour être véritablement objectif, il ne suffit pas de gérer ses réactions ; il faut comprendre la réalité de ce que nous expérimentons.

L’illusion de la conclusion : quand nos yeux ne suffisent plus

L’objectivité commence par une distinction cruciale : nos sens ne nous trompent pas, mais notre esprit, lui, tire souvent des conclusions erronées . Nous voyons tous le soleil se lever à l’est et se coucher à l’ouest ; cette perception visuelle est valide . Cependant, la conclusion que le soleil se déplace autour de la Terre est fausse. De même, nous voyons un ciel bleu, alors qu’il ne s’agit pas d’un plafond physique, mais d’un phénomène de diffraction de la lumière.

Dans notre vie quotidienne, cette « erreur de conclusion » est omniprésente. Nous percevons des événements et nous en concluons immédiatement qu’ils définissent notre valeur ou la réalité absolue du monde . L’enquête consiste à expliquer ces perceptions à la lumière de la connaissance pour ne plus être l’esclave des apparences.

L’arithmétique de la réalité : l’exemple de l’argile

Pour illustrer ce qu’est réellement un objet, l’enseignement utilise l’exemple classique du pot en argile . Si vous avez devant vous un pot, un vase et une assiette, tous faits d’argile, vous direz peut-être que vous voyez trois objets différents . Pourtant, si vous les pesez, vous ne pesez que de l’argile. Si vous les touchez, vous ne touchez que de l’argile.

Ici, une arithmétique particulière s’applique : l’argile plus mille pots est toujours égal à un (l’argile). Le « pot » n’est pas une substance supplémentaire qui s’ajoute à l’argile. Il n’est pas sur l’argile, ni dans l’argile, ni en dehors de l’argile . Le pot est simplement une forme et un nom (nāma-rūpa) donnés à la substance pour une fonction spécifique, comme contenir de l’eau.

C’est ce que l’on appelle une « magie ancienne » : l’objet est là, il est fonctionnel, mais dès qu’on l’analyse, il « disparaît » au profit de sa substance .

Le concept de Mithyā : ni vrai, ni faux

Pour définir cette réalité intermédiaire, l’enseignement introduit le mot sanskrit Mithyā. Ce concept est la clé de voûte de l’objectivité .

  • Un objet n’est pas « réel » au sens absolu (Sat) car il ne possède pas d’existence indépendante (enlevez l’argile, et le pot disparaît) .
  • Il n’est pas non plus « inexistant » ou « faux » (Asat), comme un cercle carré, car il remplit une fonction concrète dans notre vie .

Mithyā qualifie donc ce qui a une réalité apparente et fonctionnelle, mais qui dépend entièrement d’une autre substance pour exister . Comprendre que le monde est Mithyā permet de lui accorder son juste statut : nous pouvons interagir avec lui, l’apprécier et l’utiliser, sans pour autant le prendre pour une vérité ultime et immuable.

Le monde comme « logiciel » de connaissance

Si l’on pousse cette analyse plus loin, chaque substance peut elle-même être réduite . Le tissu dépend des fils, les fils des fibres, les fibres des molécules, et les molécules des atomes . À la fin de cette chaîne, que reste-t-il ?

L’enseignement propose une vision fascinante : tout ce qui existe est fondamentalement de la « connaissance manifestée » . Prenez une graine d’oranger. À l’intérieur, vous ne trouvez ni racines, ni feuilles, ni fruits . Pourtant, tout l’arbre est là, sous forme de « logiciel » ou de connaissance non manifestée . Donnez-lui de l’eau et du temps, et cette connaissance devient un arbre physique.

Chaque élément de notre univers, de l’eau (H2O) à la structure de nos cellules, est une forme de connaissance. Cette connaissance est objective et universelle. En réalisant que le monde est un vaste déploiement de cette intelligence, nous cessons de le percevoir comme un chaos hostile .

Conclusion : La clarté de la vision

Être objectif, c’est voir le « pot » (la situation, l’émotion, l’objet) tout en sachant qu’il est « argile » (une forme passagère d’une réalité plus vaste). Cette vision nous libère de l’attachement excessif et de la peur. Nous cessons de courir après des formes éphémères en croyant qu’elles sont des réalités absolues.

En donnant au monde son statut de Mithyā, nous gagnons une liberté immense : celle de jouer notre rôle dans la « magie » de la vie, avec sérieux mais sans angoisse, les yeux fixés sur la substance qui soutient le tout.


Inspiré de : Yoga of Objectivity par Swami Dayananda Saraswati