Le premier chapitre de la Bhagavad Gītā, intitulé Arjuna Viṣāda Yoga (Le Yoga du désarroi d’Arjuna), ne se contente pas de planter le décor d’une guerre fratricide. Il établit une cartographie précise de la psyché humaine face à la crise. Avant même que le dialogue philosophique ne commence, les vingt premiers versets dressent un contraste saisissant entre deux mentalités : celle de l’ignorance, dominée par l’insécurité et l’attachement, et celle de la droiture, initialement ancrée dans la confiance et la clarté.
1. La Cécité Spirituelle : L’Attachement comme Racine du Conflit
Le texte s’ouvre sur une interrogation fondamentale lancée par le roi Dhṛtarāṣṭra : « Sur le champ du Dharma, à Kurukṣētra, rassemblés et désireux de se battre, qu’ont fait les miens et les fils de Pāṇḍu ? ».
Cette question, apparemment anodine, révèle la pathologie spirituelle qui est à l’origine de la guerre. Dhṛtarāṣṭra est physiquement aveugle, mais cette cécité est ici le symbole d’un manque de discrimination intérieure (Avivēka). En établissant une distinction tranchée entre « Māmakāḥ » (les miens, mes fils) et « les fils de Pāṇḍu », il expose la racine de la souffrance : le Mamakāra (la notion de « mien » ou d’attachement possessif). Bien que le conflit se déroule sur le Dharmakṣētra (le champ de la droiture), l’attachement du roi l’empêche de voir l’unité de sa propre famille et la justice, le poussant à tolérer l’illégalité (Adharma) de ses fils par affection mal placée.
2. Le Paradoxe de la Puissance Matérielle : L’Insécurité de Duryodhana
La réponse de Sanjaya déplace l’attention sur Duryodhana, le prince des Kauravas. La description de son comportement offre une analyse psychologique fine de l’homme ancré dans l’Adharma (l’injustice).
Objectivement, Duryodhana est en position de force. Il dispose de 11 divisions d’armée (Akṣauhinis) contre seulement 7 pour les Pāṇḍavas. Il est soutenu par des guerriers légendaires comme Bhīṣma et Droṇa. Pourtant, dès qu’il aperçoit l’armée adverse militairement inférieure, il est saisi par la peur. Au lieu de commander avec assurance, il se précipite vers son maître, Droṇa, pour chercher une validation.
Son discours trahit une profonde anxiété intérieure. Il commence par reprocher implicitement à son maître d’avoir enseigné l’art de la guerre au commandant adverse (le fils de Drupada), révélant sa nature paranoïaque et ingrate. Ensuite, il énumère nerveusement ses propres guerriers, comme pour se convaincre de sa propre force.
Ce passage illustre une vérité spirituelle majeure : la sécurité ne dépend pas des ressources matérielles (« Lakshmi« ), mais de l’alignement avec l’ordre cosmique et divin. Duryodhana a choisi l’armée de Krishna (la force matérielle) plutôt que Krishna lui-même, ce qui le laisse dans une insécurité perpétuelle. Il déclare même que son armée est « insuffisante » (aparyāptam) malgré sa supériorité numérique, car la peur déforme sa perception de la réalité.
3. Le Vacarme contre la Vibration : La Guerre Sonore
La différence d’état d’esprit entre les deux camps s’exprime ensuite par le son. Pour remonter le moral chancelant de Duryodhana, le grand-père Bhīṣma pousse un rugissement de lion et souffle dans sa conque, déclenchant une cacophonie de tambours et de cors du côté des Kauravas,. C’est un bruit tumultueux, destiné à masquer la peur.
En réponse, la réaction des Pāṇḍavas est d’une nature différente. Krishna souffle dans sa conque divine, Pāñcajanya, et Arjuna dans la sienne, Devadatta. Le texte précise que ce son, contrairement au vacarme désordonné des Kauravas, « déchira le cœur » (hṛdayāni vyadārayat) des fils de Dhṛtarāṣṭra.
Pourquoi cette différence d’impact ? Les textes expliquent que la peur réside là où se trouve le péché (Pāpam). Les Kauravas, conscients de leur usurpation, sont intérieurement fragiles. Le son divin des Pāṇḍavas, symbolisant la puissance du Dharma, résonne comme le jugement de leur propre conscience, brisant leur façade de confiance.
4. Arjuna avant la Chute : Le Guerrier Rationnel
Les versets culminent avec l’entrée en scène d’Arjuna, décrit ici comme un guerrier majestueux et déterminé, bien loin du disciple en larmes qu’il deviendra quelques instants plus tard.
• Le Symbolisme du Char : Arjuna est assis dans un grand chariot attelé de chevaux blancs (śvētairhayairyuktē). Dans la symbolique védantique (comme dans la Kaṭha Upaniṣad), le char représente le corps et les chevaux les sens. La couleur blanche (Sattva) indique que les Pāṇḍavas sont guidés par la lumière, la connaissance et la pureté, contrairement à l’impulsivité passionnelle de leurs ennemis.
• L’Emblème du Singe (Kapidhvaja) : L’étendard d’Arjuna porte l’image d’Hanuman. Cela rappelle que la force physique ne suffit pas ; la dévotion et la grâce (incarnées par Hanuman) sont nécessaires pour la victoire.
• L’Attitude Martiale : Jusqu’au verset 20, Arjuna ne montre aucun signe de faiblesse. Il lève son arc (dhanurudyamya), prêt à décocher ses flèches. Son intellect est clair : il perçoit les Kauravas comme des « Durbuddhi » (des esprits malveillants). À ce stade, il ne voit pas des cousins à chérir, mais des agresseurs (Ātatāyinaḥ) qui ont violé le Dharma et qu’il est du devoir d’un guerrier (Kṣatriya) de punir.
C’est dans cet état de confiance rationnelle qu’Arjuna donne un ordre à Krishna : « Place mon char entre les deux armées ». Il veut inspecter les forces en présence, non pour les saluer, mais pour jauger ceux qui ont l’audace de soutenir le mal. Il est maître de la situation, ignorant que cette inspection visuelle va déclencher, par le biais du sens de la vue, une cascade de réactions émotionnelles qui feront effondrer sa détermination intellectuelle. Ce contraste entre l’Arjuna soldat (versets 1-20) et l’Arjuna effondré (versets suivants) est essentiel pour comprendre que la connaissance intellectuelle du Dharma ne suffit pas toujours face à la puissance de l’attachement émotionnel (Rāga).
Les versets :
.Dhṛtarāṣṭra dit : 1.1 « Ô Sañjaya, rassemblés sur le champ sacré de Kurukṣetra et désireux de combattre, qu’ont fait mes fils et les fils de Pāṇḍu ? »
Sañjaya dit : 1.2 « Ayant vu l’armée des Pāṇḍavas rangée en ordre de bataille, le roi Duryodhana s’approcha alors de son maître (Droṇa) et prononça ces paroles : »
1.3 « Ô Maître, contemple cette vaste armée des fils de Pāṇḍu, rangée en bataille par ton élève talentueux, le fils de Drupada. »
1.4 « Ici se trouvent de puissants héros, de grands archers égaux à Bhīma et Arjuna au combat : Yuyudhāna, Virāṭa et Drupada, le grand guerrier sur char (mahāratha). »
1.5 « Dhr̥ṣṭaketu, Cekitāna et le vaillant roi de Kāśi, Purujit, Kuntibhoja et Śaibya, le meilleur des hommes. »
1.6 « Le puissant Yudhāmanyu, le vaillant Uttamaujas, le fils de Subhadrā (Abhimanyu) et les fils de Draupadī. Tous sont assurément de grands guerriers (mahārathas). »
1.7 « Ô meilleur des deux-fois-nés (Droṇa), connais aussi les plus éminents parmi les nôtres, les chefs de mon armée ; je te les nomme pour ton information. »
1.8 « Toi-même, Bhīṣma, Karṇa et Kṛpa, toujours victorieux au combat ; Aśvatthāman, Vikarṇa, ainsi que le fils de Somadatta. »
1.9 « Et bien d’autres héros, prêts à donner leur vie pour moi, armés de diverses armes et missiles, tous experts dans l’art de la guerre. »
1.10 « Cette armée qui est la nôtre, protégée par Bhīṣma, est insuffisante (pour les vaincre) ; tandis que cette armée des leurs, protégée par Bhīma, est suffisante (pour nous vaincre). » (Note : Selon l’interprétation de Swami Paramarthananda dans les sources, Duryodhana exprime ici son insécurité, jugeant son armée insuffisante malgré le commandement de Bhīṣma).
1.11 « Par conséquent, stationnés à vos postes respectifs à tous les points d’entrée stratégiques, vous tous devez protéger Bhīṣma en priorité. »
1.12 « Alors, pour lui donner de l’entrain, le grand-père (Bhīṣma), le doyen des Kurus, le puissant, poussa un rugissement de lion et souffla dans sa conque avec force. »
1.13 « Aussitôt, conques, timbales, tambours, cors et trompettes furent sonnés ensemble ; ce vacarme devint tumultueux. »
1.14 « Alors, debouts sur leur grand char attelé de chevaux blancs, Mādhava (Kṛṣṇa) et le Pāṇḍava (Arjuna) soufflèrent dans leurs conques divines. »
1.15 « Hṛṣīkeśa (Kṛṣṇa) souffla dans la Pāñcajanya, Dhanañjaya (Arjuna) dans la Devadatta, et Vṛkodara (Bhīma) aux exploits terrifiants souffla dans sa grande conque nommée Pauṇḍra. »
1.16 « Le roi Yudhiṣṭhira, fils de Kuntī, souffla dans l’Anantavijaya ; Nakula et Sahadeva soufflèrent dans la Sughoṣa et la Maṇipuṣpaka. »
1.17 « Et le roi de Kāśi, excellent archer, et Śikhaṇḍin le grand guerrier, Dhr̥ṣṭadyumna, Virāṭa et Sātyaki l’invincible. »
1.18 « Drupada et les fils de Draupadī, ô Seigneur de la terre, ainsi que le fils de Subhadrā (Abhimanyu) aux bras puissants, soufflèrent chacun dans leur conque respective. »
1.19 « Ce bruit tumultueux déchira le cœur des fils de Dhṛtarāṣṭra, faisant résonner à la fois le ciel et la terre. »
1.20 « Alors, voyant les fils de Dhṛtarāṣṭra rangés en ordre de bataille, et tandis que les échanges de flèches allaient commencer, le Pāṇḍava (Arjuna), dont l’étendard porte le singe, leva son arc. »
Source : Commentaires de la Bhagavad Gîtā de Swami Paramarthananda