Dans l’enseignement de l’Advaita Vedanta, le terme traduit par « illusion » (Mithyā) ne signifie absolument pas que le monde est « inexistant » (Asat), faux, ou semblable à une simple hallucination. Vos souffrances, vos joies et vos relations amoureuses ne sont donc pas de simples chimères que l’on peut balayer d’un revers de la main.
Pour comprendre le statut de votre vie émotionnelle et relationnelle, le Vedanta propose d’examiner la réalité à travers plusieurs filtres :
1. Une réalité empirique indéniable
Les textes soulignent que le monde matériel, y compris votre corps, votre esprit et vos relations, possède un statut de réalité empirique (Vyāvahārika Satyam). Pour qu’une chose soit considérée comme Mithyā (apparente ou dépendante), elle doit paradoxalement posséder trois caractéristiques : elle peut être Expérimentée, elle permet des Transactions, et elle a une Utilité. Par conséquent, vos chagrins d’amour, la chaleur de vos relations et vos peines sont indiscutablement expérimentés et ont un impact direct, tangible et utile (ou douloureux) sur votre vie psychologique et biologique.
2. L’analogie du rêve et l’intensité de l’expérience
Pour expliquer comment une « illusion » peut provoquer d’authentiques souffrances, les maîtres utilisent constamment l’analogie du rêve. Lorsque vous faites un cauchemar où vous perdez un être cher ou votre valise, bien que cet événement soit techniquement « irréel » puisque vous êtes en sécurité dans votre lit, la peur, les palpitations et les larmes que vous produisez dans le rêve sont d’une intensité absolue et terrifiante. De la même manière, l’état de veille est qualifié de « super-rêve » projeté par l’ignorance spirituelle (Māyā ou Avidyā). Tant que vous êtes identifié à votre ego (Ahaṅkāra) et à votre corps onirique de l’état de veille, vous subissez de plein fouet les fluctuations de vos drames personnels et vous les percevez comme la réalité absolue.
3. La véritable cause de la souffrance : Rāga et Dveṣa
Le Vedanta apporte un diagnostic psychologique majeur : ce n’est pas le monde en soi, ni les autres personnes qui sont la source inhérente de vos joies ou de vos souffrances. La souffrance relationnelle naît de vos propres projections, c’est-à-dire de vos attachements émotionnels (Rāga) et de vos aversions (Dveṣa). En développant un attachement profond pour un conjoint, vous vous attendez à ce qu’une personne intrinsèquement changeante et mortelle vous fournisse une sécurité et un bonheur permanents. Dès l’instant où vous étiquetez une personne comme « vôtre », vous lui conférez le pouvoir de dicter vos émotions : sa présence devient une joie, et la perspective de son absence ou de son changement devient une source d’anxiété et de chagrin. Le Vedanta appelle cela « l’esclavage émotionnel ».
4. Douleur biologique vs Souffrance psychologique
Les sources font une distinction très claire entre la douleur et la souffrance.
- La douleur biologique ou physique (maladies, blessures, vieillesse) appartient au corps et résulte de notre karma (Prārabdha). Même une personne éveillée (Jñānī) continue de l’expérimenter et peut en pleurer ou crier, car le corps est par nature de la matière sujette à l’usure.
- La souffrance psychologique (Saṃsāra), comme l’angoisse de la perte, la jalousie ou le sentiment de vide relationnel, est une réaction purement mentale née de l’ignorance et de l’identification à l’intellect.
5. La perspective ultime : Le Témoin et l’écran de cinéma
Pourquoi alors qualifie-t-on la joie et la tristesse de Mithyā (illusoires ou dépendantes) ? Parce que, d’un point de vue absolu, ces émotions appartiennent exclusivement à votre esprit (Anātmā), et non à « Vous », le Sujet ultime ou la Conscience Témoin (Sākṣī). En tant que Conscience, vous êtes comparable à l’écran blanc d’un cinéma : l’écran soutient la projection du film. Des scènes d’incendies dévastateurs ou de romances bouleversantes y sont projetées. Pourtant, l’écran lui-même n’est jamais brûlé par le feu ni mouillé par les larmes des acteurs. Vous illuminez la joie et la tristesse de votre esprit, mais vous restez fondamentalement intact et sans attributs.
En conclusion, qualifier vos expériences de Mithyā n’a pas pour but de vous rendre froid, cynique ou insensible face à l’amour. La sagesse védantique vise à vous libérer du besoin compulsif et angoissant de l’autre, vous permettant d’aimer et d’interagir librement dans le monde, en transformant ce qui était une lutte terrifiante en une magnifique pièce de théâtre ou un divertissement cosmique.