C’est une question fondamentale. L’Advaita Vedanta reconnaît que notre expérience quotidienne nous crie que nous sommes séparés des autres. Cependant, cette impression tenace de séparation n’est pas une vérité absolue, mais une illusion d’optique cognitive très puissante causée par notre ignorance spirituelle (Avidyā).
Pour comprendre pourquoi vous vous sentez séparé alors que la Conscience est non-duelle, les textes décomposent le mécanisme de notre perception à travers plusieurs étapes logiques :
1. L’Espace et les Contenants (L’analogie du Pot)
Avant la création, seule la Conscience omniprésente et illimitée (Paramātmā) existe. Lors de la création, des myriades de corps et d’esprits physiques et subtils sont formés. La Conscience infinie pénètre et englobe chacun de ces complexes corps-mental. Les écritures utilisent l’analogie de l’espace : l’espace total est indivisible, mais lorsqu’on construit des murs ou qu’on modèle des pots, l’espace semble soudainement se diviser en « espace de la chambre », « espace du pot », etc.. De la même manière, la Conscience ne se divise jamais réellement, mais lorsqu’elle est enfermée dans l’enveloppe de votre corps, elle devient une « Conscience enfermée », que l’on renomme techniquement Jīvātmā.
2. Le Reflet et la Multiplicité (Cidābhāsa)
Le corps et l’esprit sont constitués de matière inerte (jaḍa). Cependant, l’esprit humain (le miroir) a la capacité d’emprunter et de refléter la Conscience originelle. Ce reflet de la Conscience au sein de votre esprit est appelé la Conscience Reflétée (Cidābhāsa). Puisqu’il existe des milliards de corps et d’esprits agissant comme autant de miroirs différents, il apparaît logiquement une multitude de « Consciences reflétées ». Tout comme un Soleil unique se reflète différemment dans des milliers de flaques d’eau ou de miroirs, la Conscience une et indivisible semble plurielle à cause de la multiplicité des miroirs mentaux.
3. Le Voilement et l’Identification Fautive (Ahaṅkāra)
C’est ici qu’intervient le piège central : le pouvoir de voilement de l’ignorance (Āvaraṇa śakti) vous fait oublier votre véritable nature de Conscience originelle et omniprésente. Une fois cette vérité cachée, au lieu de revendiquer « Je suis la Conscience sans forme », vous commettez l’erreur de vous identifier viscéralement au « contenant » (le corps) et au « reflet » (votre esprit). Ce mélange intime entre l’observateur pur et la matière inerte crée un « faux Je », un ego localisé appelé Ahaṅkāra. Vous prenez le « costume » humain temporaire que vous portez pour votre véritable identité.
4. La création de la frontière « Moi / Le Monde »
Dès l’instant où vous vous identifiez à un ego logé dans un corps physique limité, une conséquence mathématique brutale s’impose : vous devenez circonscrit dans l’espace. Si « Vous » êtes le corps, votre existence s’arrête là où s’arrêtent vos doigts. Par conséquent, vous découpez l’univers en deux : « Moi » (le sujet localisé) et tout le reste qui n’est pas « Moi » (le monde et les autres). C’est cette identification corporelle qui engénère la dualité (Dvaitam) et le puissant sentiment de séparation physique et psychologique.
En résumé, l’impression tenace d’être séparé des autres vient du fait que vous vous définissez par votre instrument de transaction (le corps et le mental) au lieu de vous définir par votre véritable substance (la Conscience).
La libération (Mokṣa) ne consiste pas à détruire le corps ou les autres, ni à fusionner physiquement avec eux, mais à corriger cette erreur cognitive. Le Sage continue de voir des corps différents et d’interagir avec le monde, mais il sait avec une certitude absolue que la Conscience pure qui illumine son esprit est exactement la même Conscience qui illumine le vôtre.